jeudi
févr.162012

Petite Reprise, Grande Crise

(Cet article est paru une première fois sur le site Le Globe , le 5 février. Les choses se sont aggravées depuis)

Au milieu de l’hiver flotte sur l’actualité économique comme un air de redoux.

Pour conjurer la crise, les gouvernements européens se sont voté un nouveau traité qui décrète que la rigueur est une vertu cardinale et le déficit un péché mortel. Les investisseurs privés vont répétant qu’ils parviendront à s’entendre sur la décote des emprunts Grecs. On aurait envie d’y croire.


De leur côté les Etats-Unis publient des statistiques encourageantes sur l’emploi. Le taux de chômage est à 8,3% aux USA, le plus bas depuis trois ans. 243000 emplois ont été créés en Janvier. Les marchés boursiers sont euphoriques.


Voilà qui est mauvais signe: si vous voyez des boursicoteurs hilares courir en tout sens comme des poule à qui on aurait coupé la tête, c’est sûrement que les choses ne sont pas ce qu’elles ont l’air d’être.


L’analyste financier américain John Mauldin (auteur d’un des meilleurs livres qui soit sur les dettes souveraines, End Game) partageait hier son scepticisme avec les lecteurs de sa lettre hebdomadaire.

Les chiffres du US Bureau of Labor Statistics (BLS) pour le mois de Janvier présentent deux anomalies, écrit-il. Chaque année en Janvier le BLS incorpore dans ses chiffres les révisions statistiques des douze derniers mois… Par ailleurs, le BLS ne désaisonnalise pas les emplois des services (+42 000 emplois dans la catégorie delivery en Janvier) alors que la période des fêtes de fin d’années gonfle le nombre des emplois temporaires.


Mauldin calcule que même si les U.S. créent 250 000 nouveaux emplois chaque mois il faudrait environ 5 ans pour retrouver le niveau d’emploi de 2007; à condition que le pays ne connaisse pas une récession d’ici là. Il ajoute, statistiques à l’appui, que le revenu moyen disponible n’a pratiquement pas progressé aux U.S. depuis 5 ans.


Où trouver le moteur d’une reprise durable dans ce cas ? Le problème ne vient pas des entreprises, qui sont en bonne santé et, globalement, de mieux en mieux gérées. Mais l’économie moderne génère peu d’emplois (aux Etats-Unis le secteur des Mines et de l’exploitation de la forêt compte plus d’emplois que l’industrie), et la fée Crédit a cassé sa baguette magique.


Depuis 30 ans, en l’absence de croissance du revenu des classes moyennes et modestes, le Crédit alimentait la consommation. Fini les folies de ce côté là. Par ailleurs, il faudra bien que les Etats-Unis affrontent un jour les conséquences de leur déficit abyssal et de leur système de santé inefficace et coûteux. Ils devront alors se serrer la ceinture, ce qui n’aidera pas la croissance.


Pour leur part, les responsables européens jouent les ravis de la Crèche et vivent dans le déni de ce qui est une crise systémique majeure. Ils soignent pour un manque de liquidités des pays qui sont foncièrement insolvables. Ils font marcher la « Pompe à Phynances » (comme disait Alfred Jarry dans Ubu roi) pour sauver un système bancaire et financier auquel ils doivent tout.


Demain on laissera la Grèce, le Portugal et d’autres peut-être quitter l’Euro en les accusant de n’être pas sérieux. Les pays forts se retrouveront dans le sillage de l’Allemagne, se battant pour les parts de marché qu’elle leur laisse et pour celles que la déconfiture des pays faibles mettent à l’encan.


L’espoir de ces gouvernements, aux Etats-Unis aussi bien qu’en Europe, est que le train des affaires puisse continuer son chemin, sans réforme majeure surtout. Pour cela ils mettent sur pied une entreprise de sauvetage nommée « Austérité et Rigueur Réunies »; mais ce sont les citoyens ordinaires qui devront faire les mises de fond.


Alain-Marie Carron

jeudi
déc.082011

Obama prononce au Kansas le discours de Sarko à Toulon

Sur son blogue, Paul Jorion donne un article "presslib", c'est à dire qui peut être librement reproduit pour peu que l'on en crédite convenablement l'auteur.

Il s'amuse de voit que le président Américain, dans un discours de (quasi) campagne électorale, rappelle clairement les origines et la mécanique de la crise financière, dans des termes que Jorion lui-même répète depuis trois ou quatre ans et qui sont somme toute asses proches du "discours de Toulon" de Sarkosy. Un discours dans lequel celui-ci montrait qu'il avait tout compris, sauf apparemment qu'il fallait passer de la parole aux actes et s'attaquer aux racines du problème plutôt que d'égrener les palliatifs.

Décidèment tout aura été dit sur l'architecture de cette crise et conséquences. Je ne crois pas qu'il y ait encore un pingouin sur sa banquise qui n'en ait pas compris le mécanisme. Et pourtant les gouvernements continuent de traiter la fièvre sans vouloir nommer et reconnaître la maladie. Qu'importe, les peuples paieront tout ce qu'il faut pour que la partie puisse recommencer comme avant..

 

Non, M. Obama ne lit pas le blog de Paul Jorion (enfin, je ne pense pas !). Alors comment se fait-il que le discours qu’il a prononcé avant-hier à Osawatomie dans le Kansas, pourrait tout aussi bien avoir été écrit par moi-même ?

Une hypothèse envisageable est celle de la pure coïncidence. Une autre, est que M. Obama a – pour une fois – décrit les choses telles qu’elles sont, et c’est là l’hypothèse qui me semble la plus plausible. Voici un bref échantillon de son discours :

Bien longtemps même avant que la récession ne débute, travailler dur ne faisait plus aucune différence pour la plupart des gens. Un nombre de plus en plus restreint des personnes qui contribuaient au succès de notre économie bénéficiaient véritablement de ses avancées. Ceux qui vivent au sommet s’enrichissaient plus que jamais, du fait de leurs rémunérations et de leurs investissements. Mais la grande masse des autres s’escrimaient avec des coûts en hausse constante et des feuilles de paie pour qui ce n’était pas le cas – et un nombre toujours croissant de familles s’endettaient toujours davantage, pour ne pas sombrer. […] Le château de cartes s’effondra en 2008. […]

L’histoire est maintenant connue de tous : des crédits hypothécaires accordés à des ménages qui ne pouvaient pas se les permettre, et qui bien souvent n’en comprenaient pas les termes. Des banques et des investisseurs à qui on a permis de reconditionner les risques qui en découlaient et de les revendre. Des paris colossaux – et des bonus colossaux – faits et accordés avec l’argent de quelqu’un d’autre. Des régulateurs dont on supposait qu’ils nous alerteraient quant aux dangers causés par tout cela, mais qui regardèrent ailleurs ou n’avaient même pas le pouvoir de regarder. […]

Les aciéries qui avaient besoin autrefois de 1.000 ouvriers font aujourd’hui le même travail avec seulement 100, et les licenciements sont du coup trop souvent permanents. Et de tels changements n’épargnent pas les cadres. Si vous étiez guichetier d’une banque, réceptionniste ou agent touristique, la plupart d’entre vous ont été remplacés par un distributeur de billet ou par l’Internet. […]

Examinez les statistiques : au cours des dernières décennies, le revenu moyen du 1% au sommet a augmenté de 250% […] Le dirigeant d’entreprise typique qui touchait autrefois 30 fois ce que gagnaient ses employés, gagne aujourd’hui 110 fois plus. Et pendant ce temps-là, les revenus de la grande masse des Américains ont baissé de 6%. […]

Quand les ménages de la classe moyenne ne peuvent plus s’offrir les biens et les services que les entreprises proposent, c’est l’économie dans son ensemble qui coule […] Les pays qui connaissent moins de disparités ont des économies plus solides et connaissent une croissance plus forte et plus robuste sur le long terme.

Les inégalités opèrent des distorsions sur la démocratie. Elles amplifient la voix du petit nombre qui peuvent recruter des lobbyistes excessivement bien payés et se permettre des dons au montant illimité aux campagnes des politiques. Le risque est grand que notre démocratie ne soit mise à l’encan et raflée par le plus offrant.

« Voilà le Barack Obama que beaucoup d’entre nous imaginaient avoir élu en 2008 », écrit avec un certain enthousiasme, Robert Reich, ancien Secrétaire à l’emploi de Bill Clinton.

Quand je dis que M. Obama « se rend à Toulon », c’est bien sûr une image. Ce que je veux dire, c’est qu’il « dit les choses comme elles sont ». Mais j’entends affirmer encore autre chose : qu’il ne suffit pas de « dire les choses comme elles sont », qu’il faut encore, si l’on dispose du pouvoir, ce qui est logique si on est chef d’État par exemple, et si l’on comprend que ce qui « rend confiance aux marchés », c’est qu’on leur rembourse l’argent qu’on leur doit, et que si on ne peut pas, il vaut mieux le leur dire le plus rapidement possible, plutôt que de leur faire miroiter indéfiniment qu’il sera peut-être possible de piquer les sous qui manquent dans la poche du contribuable alors que celui-ci est fauché, et je referme ici la parenthèse : il ne suffit pas de « dire les choses comme elles sont », il faut encore agir en conséquence, et poser les actes qui découlent logiquement de la brillante analyse qu’on en a faite. Sans quoi l’on sera taxé un jour ou l’autre de schizophrène : que si celui qui pense et celui qui agit se partagent bien le même corps, ils ne sont apparemment pas pour autant la même personne. Et que nous pourrions, de notre côté, nous contenter à l’avenir d’écouter leurs beaux discours d’une oreille seulement distraite. En attendant que ça se passe.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez.

jeudi
oct.202011

De l'économie à la française


Olivier Delamarche - Préparez vous à vivre des... par MinuitMoinsUne

 

Un extrait d'émission télévisée... de la quintessence de franchouillerie ! J'avais oublié...

Un délice. Il est bon le petit Delamarche!

Au moins si les Français vont dans le mur ils n'auront pas perdu le sens de l'humour et le plaisir de discuter en s'engueulant... à moins que ça ne soit l'inverse.

mardi
oct.182011

Wall Street, war street?

Dans nos pays confortables et (presque) pacifiés, les bruits de la rue ont quelque chose d’inconvenant.

Le mouvement Occupy Wall Street a commencé par être poliment négligé par les médias nord-américains.

Comme ils ne se sont pas évanouis dans la nature mais ont au contraire commencé à se répandre, les comptes-rendus journalistiques concernant ces occupations sont devenus plus fréquents, mais toujours prudents. 

Il est plaisant de voir comment les journalistes trempent leur plume dans le vitriol dès qu’il s’agit de dénoncer la turpitude d’un employé de mairie qui a forcé sur sa note frais, mais semblent curieusement décérébrés lorsque des manifestants cornent sous leur fenêtre qu’il y a quelque chose de pourri dans le fonctionnement de notre système économique.

Les journaux mentionnent les «campeurs» de Wall Street ou d’ailleurs, signalent que ces mécontents sont mécontents du système fiscal de leur pays, ou quelque chose de ce genre. Et puis, un point; c’est tout. Aucune réflexion un peu approfondie, un peu documentée, sur les causes profondes de ce malaise social. Il y a des choses qui ne se pensent pas semble-t-il.

Les semaines passent et les « Indignados » s’indignent dans différentes langues et sur différents continents. Les plus myopes des observateurs voient bien que le président Obama, qui y a sans doute un intérêt électoral, les soutient à demi mot. 

Les commentaires se font alors plus fréquents, oscillant entre une bienveillance un peu paternaliste et un dédain à peine masqué pour ces trublions, sans chef et sans programme. Les éditorialistes prévoient que le mouvement s’éteindra de lui-même et se dispersera à l’arrivée du Général Hiver

C’est probable, pour l’Amérique du Nord en tout cas. L’Europe pourrait présenter un autre cas de figure.

Mais ce qui me paraît le plus intéressant dans ce mouvement social, c’est qu’il exprime une prise de conscience, le cheminement d’une compréhension par «les 99%» de certaines failles de notre système économique et enfin la conviction qu’il faudrait sérieusement reconsidérer celui-ci, pour le remonter d’une autre façon. 

Il aura fallu trois ans pour que ce savoir collectif se mette en place. Accélération étonnante quand on y songe, puisque le système est bancal depuis le début des années Reagan et qu'il avait su éviter jusqu’ici une remise en cause frontale.

Les médias sociaux y sont sans doute pour beaucoup, mais les économistes aussi, qui font depuis la crise des subprimes un remarquable travail de réflexion sur notre société et son avenir, alors que les « intellectuels » sont absents et les journalistes muets.

Si elle avait lieu, cette refonte du système économique mériterait-t-elle le nom de «révolution» ?  Le mot, me semble-t-il, est trop chargé d’histoire, d’absolu et d’épisodes sanglants pour correspondre à ce qui serait probablement une recombinaison des éléments qui constituent le capitalisme, mais dans une configuration un peu plus équilibrée.

Pour compléter votre information, je ne résiste pas au plaisir de reproduire ici une partie d’un discours prononcé par celui que l’on devrait considérer comme le premier des Indignados, tant son analyse est limpide et pénétrante.

C’est en 2008, à Toulon, que Nicolas Sarkosy a prononcé, avec la sincérité qu’on lui connaît (Note pour les lecteurs innatentifs.... c'est de l'ironie, bien sûr), cette plaidoirie pour une refonte en profondeur de notre système économique :

 « Au fond, c’est une certaine idée de la mondialisation qui s’achève avec la fin du capitalisme financier qui avait imposé sa logique à toute l’économie et avait contribué à la pervertir. L’idée de la toute-puissance du marché qui ne devait être contrarié par aucune règle, par aucune intervention politique, cette idée de la toute-puissance du marché était une idée folle. L’idée que les marchés ont toujours raison est une idée folle. Pendant plusieurs décennies, on a donc créé les conditions dans lesquelles l’industrie se trouvait soumise à la logique de la rentabilité financière à court terme. On a caché les risques toujours plus grands qu’on était obligé de prendre pour obtenir des rendements de plus en plus exorbitants. On a mis en place des systèmes de rémunération qui poussaient les opérateurs à prendre de plus en plus de risques absolument inconsidérés.

« On a fait semblant de croire qu’en mutualisant les risques on les faisait disparaître. On a laissé les banques spéculer sur les marchés au lieu de faire leur métier qui est de mobiliser l’épargne au profit du développement économique et d’analyser le risque du crédit. On a financé le spéculateur plutôt que l’entrepreneur. On a laissé sans aucun contrôle les agences de notation et les fonds spéculatifs. On a obligé les entreprises, les banques, les compagnies d’assurance à inscrire leurs actifs dans leurs comptes aux prix du marché qui montent et qui descendent au gré de la spéculation. On a soumis les banques à des règles comptables qui ne fournissent aucune garantie sur la bonne gestion des risques mais qui, en cas de crise, contribuent à aggraver la situation au lieu d’amortir le choc. C’était une folie dont le prix se paie aujourd’hui ! »

Comment ne pas être d'accord? 

Quand au prix à payer, j'écrivais dans mon précédent billet que nous allons devoir payer les erreurs de nos amis de la finance et de la banque pendant de longues années.

vendredi
sept.302011

Le garrot

L’image du garrot, supplice jadis en usage en Espagne notamment, est assez atroce, bien loin du politiquement correct « se serrer la ceinture ». 

Mais la rigueur qui attend les pays Européens, en termes de pertes de pouvoir d’achat, de chômage, de réduction des avantages sociaux liés à la retraite, aux soins de santé, etc.. sera bien plus douloureuse que de se serrer la ceinture. Ces peuples - du moins parmi eux ceux qui supporteront l’essentiel des efforts d’austérité – se sentiront véritablement garrotés, et cela pourrait durer des années.

En ce qui concerne la zone Euro, plus la menace du précipice se précise, moins il se trouve d’observateurs pour affirmer qu’elle va se fracasser demain. Ils étaient plus nombreux il y a trois mois. La tentation du déni s’accroît avec le danger et les opinions émises par les spécialistes deviennent chaque jour plus radicales et plus opposées les unes aux autres.

Hier, Lawrence Summers, ancien secrétaire au Trésor des Etats-Unis sous Clinton, expliquait dans une entrevue filmée avec Martin Wolf que «la peur va sauver l’Eurozone», parce que les gouvernements vont enfin se décider à prendre des mesures. On ne peut que saluer les experts quand ils accouchent d’analyses aussi profondes...

À l'opposé, Nouriel Roubini est un de ceux qui persistent et signent dans une vision pessimiste de l’évolution de la situation. Il avait donné récemment au Financial Times un article dans lequel il affirmait que la Grèce devait faire défaut et abandonner l’Euro. Devant les réactions violentes suscitées par ses propos il s’en est expliqué longuement sur son blog, sous le titre Full analysis:Greece should Default and Abandon the Euro.

À l’inverse, un économiste comme Ian Bremmer, directeur du think tank international Re-Define, entend démontrer que la Grèce n’a aucun intérêt à quitter la zone Euro et ne le fera pas.

Ce type d’argumentation devient plus fréquent. Dans un récent chat, le directeur de l’Institut Bruegel, Jean Pisani-Ferry, a essayé de démontrer que «la fin de la zone euro serait un désastre économique» et qu'elle ne doit pas se produire.

 Pendant ce temps les plans B, les plans de sauvetage et les solutions présentées comme radicales mais de nature à guérir le malade, fleurissent en coulissent et s’échangent entre gouvernements. 

EURECA, la trouvaille de Roland Berger Consultants

Ainsi du plan EURECA concocté par la firme de conseil allemande Roland Berger Consultants pour sortir la Grèce de l’ornière. Ce plan est  calqué sur la Treuhand, le système mis en place en Allemagne au moment de la réunification en 1990.

En gros il s’agit de vendre les actifs de la Grèce à une société holding financée par les États européens, «dont le siège pourrait être situé au Luxembourg». Ces actifs entreraient dans la holding à un prix proche de celui qu’ils devraient normalement valoir, alors que si on les vendait vraiment sur le marché aujourd’hui on n’en tirerait pas de quoi s’acheter un pédalo. 

Cette pseudo cession des actifs grecs permettrait au pays de ramener sa dette souveraine à un niveau raisonnable. La holding serait chargée de piloter la privatisation des actifs – c’est à dite de vendre vraiment cette fois tout ce qui peut l’être -  en procédant aux restructurations et réformes qui s’imposent, avec une échéance fixée à 2025 pour «déboucler» (clore) les opérations ».

Je ne sais pas si vous avez bien lu, mais c’est assez fort: la Grèce assimilée à l’Allemagne de l’Est, gérée depuis le Luxembourg selon les principes du capitalisme Rhénan. Le plan était considéré comme «secret» il y a encore quelques jours; il ne l’est évidemment plus. 

Autre plan d’attaque secret dont le contenu se retrouve désormais dans les médias, la lettre que le président  sortant de la BCE – Banque Centrale Européenne – Jean Claude Trichet (cosignée par Mario Draghi, qui lui succédera le 1er Novembre prochain), a adressée le 5 août dernier au gouvernement Italien.

Elle vaut la peine d’être reproduite dans son intégralité parce qu’elle donne une idée des sacrifices que les grands argentiers internationaux vont demander aux populations des pays de la zone Euro en difficulté.

Quelques mots avant de passer au texte de cette lettre.

Il ne s’agit pas ici de diaboliser les Trichet-Draghi de ce monde. S’ils demandent «du sang et des larmes » à partir d’une vision de l’économie qui est discutable (après la crise financière de 2008 on peut douter que leur vision à la Goldman Sachs soit la bonne) le remède de cheval qu’ils préconisent est inévitable.  

Mais on peut se demander pourquoi les gouvernements et hommes politiques sont toujours les derniers à donner l’heure juste à leurs citoyens. Et il faut aussi s’inquiéter d’éventuelles explosions politiques dans les pays les plus touchés. Car la rigueur ne sera pas répartie équitablement. En Grèce les militaires et l’Église semblent dispensés de faire des efforts. Ailleurs les déséquilibres de revenus engendrés par une financiarisation excessive de l’économie ne sont toujours pas corrigés.

Si la Grèce sortait de la zone Euro, cela précipiterait l’Europe dans une crise dont personne ne peut exactement cerner les contours. La rigueur qui s’abattra sur les aux populations serait alors extrêmement dure. 

Mais s’il faut soutenir financièrement la Grèce « jusqu'à ce que les chevaux volent » comme l’écrivait Martin Wolf du Financial Times il y a quelques mois dans l’une de ses chroniques, la zone Euro se maintiendra tant bien que mal, et il faudra là aussi – pour espérer sortir de la crise – appliquer pendant des années une rigueur extrême.

Comme dit l’expression américaine « damned if you do, damned if you don’t ».

La feuille de route envoyée par Trichet à Berlusconi

Voici les directives envoyées au gouvernement italien par le président de la BCE :

"Cher Premier ministre,

Le conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne a discuté le 4 août de la situation de l’Italie sur les marchés obligataires. Le conseil des gouverneurs considère que les autorités italiennes doivent d’urgence adopter des mesures propres à restaurer la confiance des investisseurs.

Les chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro avaient conclu lors du sommet du 21 juillet 2011 que «tous les pays de la zone euro réaffirment solennellement leur détermination inflexible à honorer pleinement leur signature souveraine, ainsi que tous leurs engagements à mettre en place des conditions fiscales durables et des réformes structurelles». Le Conseil des gouverneurs considère que l’Italie doit d’urgence rétablir la qualité de sa signature souveraine, et réaffirmer son engagement pour une stabilité fiscale et des réformes structurelles.

Le gouvernement italien a décidé d’établir un budget équilibré en 2014 et, à cette fin, a récemment mis en place un paquet fiscal. Ce sont des engagements importants, mais ils ne sont pas suffisants.

Dans les circonstances actuelles, nous considérons les mesures suivantes comme indispensables :

1. Nous estimons qu’il est nécessaire de mettre en place des mesures d’envergure pour stimuler une croissance potentielle. Quelques décisions récentes prises par le gouvernement vont dans ce sens ; d’autres sont en cours de discussion avec les partenaires sociaux. Cependant, il faut faire davantage et il est crucial d’avancer avec détermination. Des défis clés consistent à accroître la compétition, particulièrement dans les services, pour améliorer la qualité des services publics et pour mettre en place une régulation et des systèmes fiscaux mieux adaptés au soutien de la compétitivité des entreprises et à l’efficacité du marché du travail.

a) Une stratégie de réforme globale, profonde et crédible, incluant la libéralisation totale des services publics locaux et des services professionnels est nécessaire. Cela devrait être appliqué en particulier à l’offre de services locaux, via des privatisations de grande ampleur.

b) Il est aussi nécessaire de réformer davantage le mécanisme collectif de négociation salariale permettant des accords d’entreprises, afin d’adapter les salaires et conditions de travail aux besoins spécifiques des firmes et d’améliorer leur pertinence vis-à-vis d’autres niveaux de négociations. L’accord du 28 juin entre les principaux syndicats et les associations patronales industrielles va dans ce sens.

c) Une révision en profondeur des règles régissant le recrutement et le licenciement des salariés devrait être adoptée, conjointement à la création d’un système d’assurance-chômage et d’une série de politiques actives du marché du travail capables de faciliter la réallocation des ressources vers les entreprises et les secteurs les plus compétitifs.

2. Le gouvernement doit prendre des mesures immédiates et courageuses pour garantir la pérennité des finances publiques.

a) Des mesures fiscales correctives supplémentaires sont nécessaires. Nous considérons qu’il est essentiel que les autorités italiennes avancent l’application des mesures adoptées en juillet 2011 d’au moins un an. Le but devrait être d’atteindre un déficit budgétaire meilleur que prévu en 2011, un emprunt net de 1% en 2012 et un budget équilibré en 2013, principalement via une réduction des dépenses.

Il est possible d’intervenir davantage dans le système de retraites, en rendant plus contraignants les critères d’éligibilité aux pensions d’ancienneté et en alignant rapidement l’âge de la retraite des femmes ayant travaillé dans le secteur privé sur celui appliqué aux employées du public, permettant ainsi de faire des économies dès 2012. Le gouvernement devrait également envisager de réduire de façon significative le coût des emplois publics, en durcissant les règles de renouvellement du personnel et, si nécessaire, en baissant les salaires.

b) Un mécanisme de réduction automatique du déficit devrait être mise en place, stipulant que tout dérapage par rapport aux objectifs sera automatiquement compensé par des coupes horizontales dans les dépenses discrétionnaires.

c) Les emprunts, y compris la dette commerciale et les dépenses des autorités régionales et locales devraient être placées sous contrôle strict, conformément aux principes de la réforme en cours des relations fiscales intergouvernementales.

Au vu de la gravité de la situation actuelle des marchés financiers, nous considérons qu’il est crucial que toutes les mesures énumérées dans les sections 1 et 2 ci-dessus soient adoptées aussi vite que possible par décret-lois, suivies d’une ratification du Parlement d’ici fin septembre 2011. Une réforme constitutionnelle visant à durcir la législation fiscale serait également appropriée.

3. Nous encourageons aussi le gouvernement à prendre immédiatement des mesures pour assurer une vaste réforme de l’administration publique afin d’améliorer l’efficacité administrative et la bienveillance à l’égard des entreprises. Dans les services publics, l’utilisation d’indicateurs de performance devrait être systématique (en particulier dans la santé, l’éducation et le système judiciaire). Il est nécessaire de s’engager fermement en faveur de l’abolition ou de la consolidation de certains niveaux administratifs intermédiaires (comme les provinces). Les actions visant à réaliser des économies d’échelle dans les services publics locaux devraient être renforcées.

Nous espérons que le gouvernement prendra toutes les mesures appropriées.”

 Lisez cette lettre en économiste: ces directives apparaissent comme une série de mesure techniques qui pourraient effectivement éteindre l'incendie.

Lisez-les en tant qu'être humain (non pas que les économistes n'en soient pas!) en vous plaçant du point de vue des populations qui, en Italie, en Grèce, au Portugal, en Espagne, en subiront les conséquences, et dites-mois si ce n'est pas l'image du garrot qui vous vient à l'esprit.