L’image du garrot, supplice jadis en usage en Espagne notamment, est assez atroce, bien loin du politiquement correct « se serrer la ceinture ».

Mais la rigueur qui attend les pays Européens, en termes de pertes de pouvoir d’achat, de chômage, de réduction des avantages sociaux liés à la retraite, aux soins de santé, etc.. sera bien plus douloureuse que de se serrer la ceinture. Ces peuples - du moins parmi eux ceux qui supporteront l’essentiel des efforts d’austérité – se sentiront véritablement garrotés, et cela pourrait durer des années.
En ce qui concerne la zone Euro, plus la menace du précipice se précise, moins il se trouve d’observateurs pour affirmer qu’elle va se fracasser demain. Ils étaient plus nombreux il y a trois mois. La tentation du déni s’accroît avec le danger et les opinions émises par les spécialistes deviennent chaque jour plus radicales et plus opposées les unes aux autres.
Hier, Lawrence Summers, ancien secrétaire au Trésor des Etats-Unis sous Clinton, expliquait dans une entrevue filmée avec Martin Wolf que «la peur va sauver l’Eurozone», parce que les gouvernements vont enfin se décider à prendre des mesures. On ne peut que saluer les experts quand ils accouchent d’analyses aussi profondes...
À l'opposé, Nouriel Roubini est un de ceux qui persistent et signent dans une vision pessimiste de l’évolution de la situation. Il avait donné récemment au Financial Times un article dans lequel il affirmait que la Grèce devait faire défaut et abandonner l’Euro. Devant les réactions violentes suscitées par ses propos il s’en est expliqué longuement sur son blog, sous le titre Full analysis:Greece should Default and Abandon the Euro.
À l’inverse, un économiste comme Ian Bremmer, directeur du think tank international Re-Define, entend démontrer que la Grèce n’a aucun intérêt à quitter la zone Euro et ne le fera pas.
Ce type d’argumentation devient plus fréquent. Dans un récent chat, le directeur de l’Institut Bruegel, Jean Pisani-Ferry, a essayé de démontrer que «la fin de la zone euro serait un désastre économique» et qu'elle ne doit pas se produire.
Pendant ce temps les plans B, les plans de sauvetage et les solutions présentées comme radicales mais de nature à guérir le malade, fleurissent en coulissent et s’échangent entre gouvernements.
EURECA, la trouvaille de Roland Berger Consultants
Ainsi du plan EURECA concocté par la firme de conseil allemande Roland Berger Consultants pour sortir la Grèce de l’ornière. Ce plan est calqué sur la Treuhand, le système mis en place en Allemagne au moment de la réunification en 1990.
En gros il s’agit de vendre les actifs de la Grèce à une société holding financée par les États européens, «dont le siège pourrait être situé au Luxembourg». Ces actifs entreraient dans la holding à un prix proche de celui qu’ils devraient normalement valoir, alors que si on les vendait vraiment sur le marché aujourd’hui on n’en tirerait pas de quoi s’acheter un pédalo.
Cette pseudo cession des actifs grecs permettrait au pays de ramener sa dette souveraine à un niveau raisonnable. La holding serait chargée de piloter la privatisation des actifs – c’est à dite de vendre vraiment cette fois tout ce qui peut l’être - en procédant aux restructurations et réformes qui s’imposent, avec une échéance fixée à 2025 pour «déboucler» (clore) les opérations ».
Je ne sais pas si vous avez bien lu, mais c’est assez fort: la Grèce assimilée à l’Allemagne de l’Est, gérée depuis le Luxembourg selon les principes du capitalisme Rhénan. Le plan était considéré comme «secret» il y a encore quelques jours; il ne l’est évidemment plus.
Autre plan d’attaque secret dont le contenu se retrouve désormais dans les médias, la lettre que le président sortant de la BCE – Banque Centrale Européenne – Jean Claude Trichet (cosignée par Mario Draghi, qui lui succédera le 1er Novembre prochain), a adressée le 5 août dernier au gouvernement Italien.
Elle vaut la peine d’être reproduite dans son intégralité parce qu’elle donne une idée des sacrifices que les grands argentiers internationaux vont demander aux populations des pays de la zone Euro en difficulté.
Quelques mots avant de passer au texte de cette lettre.
Il ne s’agit pas ici de diaboliser les Trichet-Draghi de ce monde. S’ils demandent «du sang et des larmes » à partir d’une vision de l’économie qui est discutable (après la crise financière de 2008 on peut douter que leur vision à la Goldman Sachs soit la bonne) le remède de cheval qu’ils préconisent est inévitable.
Mais on peut se demander pourquoi les gouvernements et hommes politiques sont toujours les derniers à donner l’heure juste à leurs citoyens. Et il faut aussi s’inquiéter d’éventuelles explosions politiques dans les pays les plus touchés. Car la rigueur ne sera pas répartie équitablement. En Grèce les militaires et l’Église semblent dispensés de faire des efforts. Ailleurs les déséquilibres de revenus engendrés par une financiarisation excessive de l’économie ne sont toujours pas corrigés.
Si la Grèce sortait de la zone Euro, cela précipiterait l’Europe dans une crise dont personne ne peut exactement cerner les contours. La rigueur qui s’abattra sur les aux populations serait alors extrêmement dure.
Mais s’il faut soutenir financièrement la Grèce « jusqu'à ce que les chevaux volent » comme l’écrivait Martin Wolf du Financial Times il y a quelques mois dans l’une de ses chroniques, la zone Euro se maintiendra tant bien que mal, et il faudra là aussi – pour espérer sortir de la crise – appliquer pendant des années une rigueur extrême.
Comme dit l’expression américaine « damned if you do, damned if you don’t ».
La feuille de route envoyée par Trichet à Berlusconi
Voici les directives envoyées au gouvernement italien par le président de la BCE :
"Cher Premier ministre,
Le conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne a discuté le 4 août de la situation de l’Italie sur les marchés obligataires. Le conseil des gouverneurs considère que les autorités italiennes doivent d’urgence adopter des mesures propres à restaurer la confiance des investisseurs.
Les chefs d’Etat et de gouvernement de la zone euro avaient conclu lors du sommet du 21 juillet 2011 que «tous les pays de la zone euro réaffirment solennellement leur détermination inflexible à honorer pleinement leur signature souveraine, ainsi que tous leurs engagements à mettre en place des conditions fiscales durables et des réformes structurelles». Le Conseil des gouverneurs considère que l’Italie doit d’urgence rétablir la qualité de sa signature souveraine, et réaffirmer son engagement pour une stabilité fiscale et des réformes structurelles.
Le gouvernement italien a décidé d’établir un budget équilibré en 2014 et, à cette fin, a récemment mis en place un paquet fiscal. Ce sont des engagements importants, mais ils ne sont pas suffisants.
Dans les circonstances actuelles, nous considérons les mesures suivantes comme indispensables :
1. Nous estimons qu’il est nécessaire de mettre en place des mesures d’envergure pour stimuler une croissance potentielle. Quelques décisions récentes prises par le gouvernement vont dans ce sens ; d’autres sont en cours de discussion avec les partenaires sociaux. Cependant, il faut faire davantage et il est crucial d’avancer avec détermination. Des défis clés consistent à accroître la compétition, particulièrement dans les services, pour améliorer la qualité des services publics et pour mettre en place une régulation et des systèmes fiscaux mieux adaptés au soutien de la compétitivité des entreprises et à l’efficacité du marché du travail.
a) Une stratégie de réforme globale, profonde et crédible, incluant la libéralisation totale des services publics locaux et des services professionnels est nécessaire. Cela devrait être appliqué en particulier à l’offre de services locaux, via des privatisations de grande ampleur.
b) Il est aussi nécessaire de réformer davantage le mécanisme collectif de négociation salariale permettant des accords d’entreprises, afin d’adapter les salaires et conditions de travail aux besoins spécifiques des firmes et d’améliorer leur pertinence vis-à-vis d’autres niveaux de négociations. L’accord du 28 juin entre les principaux syndicats et les associations patronales industrielles va dans ce sens.
c) Une révision en profondeur des règles régissant le recrutement et le licenciement des salariés devrait être adoptée, conjointement à la création d’un système d’assurance-chômage et d’une série de politiques actives du marché du travail capables de faciliter la réallocation des ressources vers les entreprises et les secteurs les plus compétitifs.
2. Le gouvernement doit prendre des mesures immédiates et courageuses pour garantir la pérennité des finances publiques.
a) Des mesures fiscales correctives supplémentaires sont nécessaires. Nous considérons qu’il est essentiel que les autorités italiennes avancent l’application des mesures adoptées en juillet 2011 d’au moins un an. Le but devrait être d’atteindre un déficit budgétaire meilleur que prévu en 2011, un emprunt net de 1% en 2012 et un budget équilibré en 2013, principalement via une réduction des dépenses.
Il est possible d’intervenir davantage dans le système de retraites, en rendant plus contraignants les critères d’éligibilité aux pensions d’ancienneté et en alignant rapidement l’âge de la retraite des femmes ayant travaillé dans le secteur privé sur celui appliqué aux employées du public, permettant ainsi de faire des économies dès 2012. Le gouvernement devrait également envisager de réduire de façon significative le coût des emplois publics, en durcissant les règles de renouvellement du personnel et, si nécessaire, en baissant les salaires.
b) Un mécanisme de réduction automatique du déficit devrait être mise en place, stipulant que tout dérapage par rapport aux objectifs sera automatiquement compensé par des coupes horizontales dans les dépenses discrétionnaires.
c) Les emprunts, y compris la dette commerciale et les dépenses des autorités régionales et locales devraient être placées sous contrôle strict, conformément aux principes de la réforme en cours des relations fiscales intergouvernementales.
Au vu de la gravité de la situation actuelle des marchés financiers, nous considérons qu’il est crucial que toutes les mesures énumérées dans les sections 1 et 2 ci-dessus soient adoptées aussi vite que possible par décret-lois, suivies d’une ratification du Parlement d’ici fin septembre 2011. Une réforme constitutionnelle visant à durcir la législation fiscale serait également appropriée.
3. Nous encourageons aussi le gouvernement à prendre immédiatement des mesures pour assurer une vaste réforme de l’administration publique afin d’améliorer l’efficacité administrative et la bienveillance à l’égard des entreprises. Dans les services publics, l’utilisation d’indicateurs de performance devrait être systématique (en particulier dans la santé, l’éducation et le système judiciaire). Il est nécessaire de s’engager fermement en faveur de l’abolition ou de la consolidation de certains niveaux administratifs intermédiaires (comme les provinces). Les actions visant à réaliser des économies d’échelle dans les services publics locaux devraient être renforcées.
Nous espérons que le gouvernement prendra toutes les mesures appropriées.”
Lisez cette lettre en économiste: ces directives apparaissent comme une série de mesure techniques qui pourraient effectivement éteindre l'incendie.
Lisez-les en tant qu'être humain (non pas que les économistes n'en soient pas!) en vous plaçant du point de vue des populations qui, en Italie, en Grèce, au Portugal, en Espagne, en subiront les conséquences, et dites-mois si ce n'est pas l'image du garrot qui vous vient à l'esprit.