L'Allemagne ne changera pas son modèle économique
vendredi, juin 4, 2010 at 4:46PM
L’Euro chute et l’Europe vacille, ce qui entraîne une recherche inquiète des responsabilités. La Grèce a finassé avec les règles comptables et budgétaires, sans intelligence excessive puisque la voici au bord de la faillite. Avec le cynisme propre aux milieux d’affaires, on lui reproche moins d’avoir triché que de s’être fait prendre et, surtout, de risquer d’entraîner les autres dans sa chute.
À l’inverse le succès de l’Allemagne attire les soupçons et les commentaires acides. En sous-payant ses salariés, elle se serait taillée la part du lion dans les marchés d’exportation, au point d’étouffer la croissance de ses voisins. Elle est priée de faire preuve d’un peu moins d’égoïsme et de relancer sa consommation intérieure, ce qui rendrait à ses amis européens la vie un peu plus facile.
Au delà des qualificatifs désagréables et des jugements hâtifs, quelle est la réalité? Sous le titre Quel rééquilibrage pour les moteurs de la croissance allemande? , une note du Centre d’analyse stratégique du gouvernement français, signée de Rémi Lallement, présente une synthèse qui permet de mieux comprendre la trajectoire de développement suivie par l’Allemagne.
La croissance allemande est tirée par ses exportations
Le taux d’exportation allemand a quasiment doublé depuis le milieu des années 1990, passant de 24% du PIB en 1995 à de plus de 47% en 2008, quand le taux pour le Royaume-Uni, la France et l’Espagne tournait autour de 26%.
De même l’Allemagne est-il le seul grand pays industriel qui ait pu maintenir globalement sa part de marché mondial au cours du dernier quart de siècle, alors que les Etats-Unis, le Japon ou le Royaume Uni ont nettement décroché. Il s’agit donc bien d’un choix de développement sur le long terme mais aussi d’un choix qui a permis à ce pays de tenir tête à la pression des pays émergents.
L’exportation allemande est d’abord de nature industrielle
Depuis une quinzaine d’années l’Allemagne est le seul des grands pays européens où la part relative du secteur manufacturier dans le PIB s’est maintenu à un niveau élevé (environ 23% en 2008). En France et au Royaume Uni cette part est deux fois plus faible.
On peut regrouper les facteurs explicatifs de la situation allemande en trois grandes catégories, d’inégale importance.
1 - Les décalages conjoncturels en termes de demande. En clair, cela veut dire qu’en Allemagne la demande intérieure est depuis longtemps en retard sur la demande étrangère.
Sur la période 2000-2008, le taux de croissance moyenne de la demande intérieure allemande a été inférieur de 1,8 point à celui de l’ensemble des pays de l’OCDE. Que cela tienne à une politique délibérée ou à hasard de la conjoncture, le phénomène est assez fort pour pousser les industriels allemands à exporter.
2 – La compétitivité par les prix. À l’intérieur de la zone euro, où il n’est plus question de taux de change, il s’agit surtout des coûts de production. La part des salaires est importante et toujours abondamment commentée. Mais il faut aussi tenir compte du coût des intrants (venus des pays émergents) et de la spécialisation de l’industrie allemande.
Les salaires - Sur l’ensemble du dernier quart de siècle l’Allemagne a été le pays de l’Union Européenne où les coûts salariaux unitaires ont le moins progressé. Sur la période 1958-2011, la hausse moyenne annuelle devrait être d’à peine 1%, contre un peu plus de 1,7% en France, environ 2,9% au Royaume-Uni, environ 3,4% en Italie et 7,8% en Grèce. En 2008, l’Allemagne a présenté un niveau de coûts salariaux unitaires moindre que le Royaume-Uni et le Danemark, inférieur aussi à celui de la France et de l’Italie.
Changement radical par rapport aux années 70-80, où l’ouvrier allemand était le mieux payé d’Europe… Or depuis le début de la décennie 2000, les disparités salariales et la pauvreté ont augmenté plus fortement en Allemagne que dans les autres pays de l’OCDE : la part des travailleurs pauvres a doublé depuis 1999. Les conséquences de la réunification expliquent en partie cette situation.
Beaucoup de commentateurs ont crû trouver là le coupable qu’ils cherchaient : «vos restrictions salariales, disent-ils en substance, sont l’équivalent d’une dévaluation et dépriment la demande intérieure allemande. En changeant l’un des termes de l’équation vous changerez l’autre et vos partenaires pourront souffler un peu». Mais d’autres éléments entrent en compte.
La chaîne de valeur mondiale. - Les entreprises allemandes renoncent de plus en plus - mais de façon sélective – à produire sur place les biens (ou composants) les moins sophistiqués; préférant se les procurer à meilleur compte auprès d’unités de production implantées à l’étranger.
Cela peut se lire dans l’évolution de la structure géographique du commerce extérieur allemand depuis une vingtaine d’années. Dans le total des importations allemandes, la part relative des 16 pays de l’actuelle Union monétaire a chuté de prés de dix points de pourcentage depuis 1991, à environ 40% en 2009. Dans le même temps et de façon quasi symétrique, la part des importations provenant des PECO (Pays d’Europe centrale et orientale) et passée de moins de 3% à près de 12% et celle des importations provenant des pays émergents d’Asie de moins de 7% à presque 13%.
On constate sans surprise qu’il existe un lien étroit entre le commerce extérieur et les IDE (investissements directs à l’étranger). Les pays ou groupe de pays vis à vis desquels l’Allemagne enregistre les plus forts excédents commerciaux sont globalement ceux où les entreprises allemandes ont le plus investi : pays de la zone Euro, pays d’Amérique du Nord, PECO. La situation est différente avec les pays émergents d’Asie, vis à vis desquels la balance commerciale est déficitaire; une situation qui évoluera sans doute avec le développement de ces pays.
Cette intégration dans une économie globalisée a été fortement critiquée en Allemagne même, notamment dans un article de l’économiste Hanz Werner Sinn, qui a fait beaucoup de bruit : Germany’s pathological export boom. Il y reprend des critiques souvent faites à la globalisation : pertes d’emploi, perte de capacité concurrentielle et affaiblissement du tissu industriel. J’aurais l’occasion d’y revenir.
La spécialisation de l’industrie allemande – L’Allemagne n’est pas spécialisée dans les technologies de pointe - domaines dans lesquels la dépense interne de recherche et développement (DIRD) représente plus de 7% du CA (industrie pharmaceutique, aéronautique, etc..) - mais dans les secteurs de moyenne-haute technologie, où la DIRD se situe entre 2,5% et 7% du CA.
Les quatre principaux secteurs de la spécialisation allemande sont la construction automobile, l’industrie chimique, la construction mécanique et électromécanique. La part relative des biens d’équipements dans le total des exportations de marchandises a été en moyenne sur la période 2002-2009 de prés de 44% pour l’Allemagne, soit environ 10% de plus qu’en France.
Par sa structure industrielle, l’Allemagne est proche du Japon et des principaux pays d’Europe centrale et orientale, alors que des pays comme les Etats-Unis, le Royaume Uni ou la France ce sont davantage spécialisés dans les technologies de pointe et ont une économie beaucoup plus tertiarisée.
Face à ses voisins et concurrents, l’Allemagne a donc renforcé ses atouts en se concentrant sur des produits à contenu technologique plutôt élevé, à forte valeur ajoutée et d’assez haut de gamme – sans être des produits rares - tout en se désengageant des domaines à faible valeur ajoutée et à faible contenu technologique.
3 - La compétivité hors-côut - C’est ce qu’on pourrait appeler «l’effet Mercedes»: les produits allemands bénéficient d’une réputation de qualité et de fiabilité. Cela n’est pas aisément quantifiable mais revient à dire que l’argent que l’on n’a pas à dépenser pour asseoir la réputation de ses produits ne pèse pas sur leur prix de vente. Au delà de l’image, les industriels allemands font toujours de gros efforts d’innovation (de type incrémental) et de différentiation des produits, en lien étroit avec les besoins des marchés cibles.
L’avantage concurrentiel allemand
La performance de l’Allemagne s’appuie donc sur une série de facteurs qui conjuguent leurs effets:
1 – Une demande intérieure faible, qui pousse les industriels à exporter.
2 - Une compétitivité par les prix, qui joue sur trois registres : des salaires plus bas que ses principaux concurrents et voisins; des composants à faible valeur ajoutée fabriqués ailleurs; une spécialisation industrielle sur des produits forts en technologie (forte marge) mais pas trop (quantités importantes).
3 – Une excellente image de marque
L’Allemagne peut-elle faire autrement ?
Rappelons pourquoi les autres pays européens aimeraient que l’Allemagne change d’orientation. Les forts excédents commerciaux de l’Allemagne «qui est un peu la Chine de l’Europe» comme dit Paul Jorion, sont la partie la plus visible de déséquilibres extérieurs qui créent des tensions dans la zone Euro.
Une dizaine de pays tend à dégager un excédent de ses paiements courants; ce sont des pays de l’Europe du Nord, dont l’Allemagne et l’Autriche. Au contraire, un groupe de 17 pays enregistre un déficit des paiements courants; ce sont les pays du sud de l’Europe, mais aussi les PECO, le Royaume Uni et l’Islande. La France et la Belgique connaissent des déficits modérés. Cette divergence entre les deux groupes à tendance à s’accroître, ce qui est préoccupant pour l’Europe.
Parallèlement, la croissance par les exportations dans un contexte de stagnation de la consommation intérieure a tiré vers le bas la croissance européenne. On voudrait donc que l’Allemagne développe sa demande intérieure, fournissant ainsi aux autres pays plus d’occasions de lui vendre leurs produits, ce qui réduirait un peu les déséquilibres.
Mais il est difficile d’imaginer que l’Allemagne réoriente son modèle industriel, qui a les atouts que l’on vient décrire, pour aller vers des secteurs aux marges plus réduites et aux performances plus irrégulières, comme les produits de consommation par exemple.
Toutefois l’idée fait son chemin en Allemagne qu’un relâchement des contraintes qui pèsent sur la demande intérieure bénéficierait aussi bien au potentiel de croissance du pays qu’à celui des partenaires européens. Mais on s’attend à peu de choses, sinon peut-être à des mesures en faveur de l’investissement privé.
Par dessus tout cela, l’Allemagne a un sérieux souci pour le long terme, qui est d’ordre démographique. Globalement vieillissante, la population de l’Allemagne décline en termes absolus depuis 2002 avec un recul qui représente déjà un demi-million de personnes en six ans (2002-2008). Cette tendance lourde sera de nature à déprimer la demande intérieure et pousse au contraire le gouvernement à engranger aujourd’hui les excédents dont il aura besoin demander et à inciter les allemands à épargner pour leur vieux jours.
Ainsi, au delà d’aménagements conjoncturels, les choix dont dispose l’Allemagne semblent limités.

